Dominique Drouilly

Lycée Antoine de Saint-Exupéry, Santiago de Chile, Chili.
Catégorie : Lycée.

Œuvre choisie : MENINOS BRINCANDO (Candido Portinari).

Publié le lundi 19 juin 2017.

L’indifférence du cerf

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Je me souviens encore de l’été de 1965. Nous étions, Dédé et moi, assis à table, en attendant l’arrivée de Tito. Il venait toujours l’après-midi avec des jouets venant de la capitale. Par exemple, un jour, je me souviens, qu’un jour il apporta un ballon bleu. En le voyant, mon frère Dédé dit que cette balle était comme la lune, car, plus elle s’élevait, plus elle éclairait mon visage. Mon frère était très nerveux ce jour-là, et bien sûr moi aussi, parce que Tito avait dit que cet après-midi, il apporterait quelque chose de très spéciale, une chose encore plus belle que la balle. Notre mère ne parlait pas beaucoup avec Tito, car même s’il était notre père, ils étaient séparés depuis 3 ans déjà. Elle ne l’aima plus dès qu’il commença à rejoindre tous ces mouvements du Parti Communiste Brésilien.

Il était déjà 19 heures, et le soleil commençait à se coucher, quand Tito apparut enfin avec un grand sourire. Derrière lui, il y avait un animal, majestueux comme la vie elle-même. Dédé courut pour embrasser notre père, tandis que moi, perplexe, je regardais la bête. Elle avait de grands yeux et un long cou. Je marchai lentement, faisant très attention. Tout ça pour ne pas effrayer l’animal. Quand j’arrivai enfin à quelques mètres de la bête, je m’aperçus que ce n’était rien de plus qu’une peluche. Quelle est la particularité, l’importance, d’un cerf en peluche ? En colère, je poussai mon frère, courus jusqu’à ma chambre, et fermai la porte brusquement.

Mon père faisait toujours cela. Il passait des jours sans nous voir, et pour améliorer les choses et faire comme si de rien n’était, il revenait tranquillement avec des jouets stupides provenant de la capitale. Mon frère était crédule et pensait que Tito nous aimait et il lui manquait. Mais moi, j’en avais marre. Marre d’être tous les jours devant cette table, le dos droit, en silence, attendant le signal de son arrivée. Sa stupide arrivée si attendue. S’il nous aime vraiment, pourquoi a-t-il décidé de nous quitter ? Peut-être qu’il avait honte de nous, ses propres enfants ? Or, c’était lui, à ce moment précis, qui me faisait honte. Honte de l’avoir comme père.

Après une heure passée dans ma chambre, je vis, à travers la fenêtre, comment ma mère, les bras croisés, disait au revoir à mon père. Il était en train d’insister sur quelque chose, mais, ma chambre étant trop loin ; je ne pus écouter un mot. Elle tourna tout simplement le dos et, tenant Dédé par la main, elle rentra dans la maison. Ni mon frère ni moi avions compris l’importance de sa visite, jusqu’à ce qu’il fut trop tard, des années plus tard.

Les matins, avant d’aller à l’école, ma mère allumait toujours la radio. Ces derniers temps, tout ce qui était dit était important pour le pays. Par exemple, quand mon frère avait quatre ans et moi cinq, on écoutait quelque chose à propos des "réformes sociales de João Goulart », ou l’année suivante, quand on transmettait le discours de Castelo Branco, qui mettrait fin à la « racaille communiste », chose que j’avais entendu de mes voisins pendant qu’ils faisaient un toast le 1er avril 1964. Le matin suivant, après la visite de mon père, la radio dit des choses assez intéressantes telles que « ce qui est bon pour les États Unis est bon pour le Brésil », et c’est avec cette idée en tête que Dédé et moi allâmes à l’école.

Quand nous rentrions chez nous, nous voyions très souvent ma mère inquiète. Chaque fois que nous arrivions, on voyait comment elle se frottait les mains sur son visage, essuyant ses larmes et souriant pour nous distraire. Mon frère, comme réponse à son comportement, prenait alors la peluche de cerf de Tito et s’asseyait sur ses genoux.

Un vendredi après-midi, comme n’importe quel vendredi, mon frère était assis à table en attendant avec impatience l’arrivée de Tito. Ceci, au début, m’avait mis en colère. Juste le simple fait de voir ce faux cerf, qui me regardait avec ses gros yeux, me dérangeait. Mais ce sentiment dura, finalement, seulement un mois. Avec le temps, regarder le cerf ne me fâchait plus, mais au contraire, il me préoccupait. Ce cerf, avec son long cou et le regard serein, n’arrêtait pas de m’inquiéter. Où était papa ? J’attendais que le cerf me dise quelque chose, mais il restait immobile. Et la chaleur insupportable n’aidait pas. Surtout quand je voulais aller jouer dehors et faire un concours avec Dédé de qui pourrait tenir sur les mains le plus longtemps. Ce jeu à la fin nous faisait mal. Et je ne parle pas seulement de la douleur sous les mains à cause du sol brûlant. Je parle de la douleur dans mon cœur chaque fois que je voyais la balle bleue. Je parle de la douleur que je sentais juste en voyant la lune. Je parle de la douleur de ma mère pleurant la nuit. Je parle de l’indifférence du cerf.

Aujourd’hui, je me souviens très bien de l’été 65. Le dernier été où je vis mon père. Le dernier jour où je l’ai vu sourire. Avant, je ne comprenais pas, mais maintenant je comprends son sacrifice. Abandonner sa famille pour ne pas courir le risque de nous perdre, et cela à cause de son idéologie fixe. Je ne peux que me réjouir que le Condor soit parti de l’Amérique, de sorte que la pensée de mon père, puisse, à la fin, survivre en moi.